Et si on jasait encore…

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Hier, je me questionnais sur les raisons qui avaient fait de nous, les enseignants,  des acteurs de la société si peu populaires, voire si peu valorisés… “Nous sommes du cheap labor”, disait l’une de mes collègues… Quand on me demande ce que je fais dans une soirée mondaine (pour les fois où ça m’arrive encore… Vie de maman oblige…), j’appréhende toujours un peu la réaction des gens quand je leur réponds que je suis enseignante. Il faut que j’ajoute que j’enseigne le français, la littérature et aussi l’art dramatique. Pour faire plus beau. Pour faire plus important. Pour me justifier quoi ! Et parfois, j’en ai honte, j’ajoute que j’ai déjà enseigné au privé…  Ce qui est vrai, mais ô combien non pertinent. Pour aller chercher un minimum de considération. Pour faire plus glamour. Et c’est à ce moment-même que je me sens pathétique…

Pourtant, je n’ai pas à avoir honte de ma profession. On ne m’a pas donné un diplôme à rabais ! J’ai fait mes quatre années de baccalauréat à l’université. Je me suis couchée tard pour étudier, j’ai sauté la douche du matin parce que je voulais perfectionner des travaux à rendre dans l’heure qui suivait, j’ai bu du café pour me garder réveillée la nuit, j’ai parfois eu l’impression de ne pas avoir de vie dans cette fameuse quête du “A+”…  Bref, tout comme mes collègues, j’ai fait ce qu’il fallait, alors pourquoi avons-nous honte ?

C’est peut-être parce qu’on ne peut avoir de poste stable dans un délai que je qualifierais de raisonnable. Changer d’école 5 fois pendant les 5 premières années d’enseignement, c’est plus que courant. On a ainsi l’air de travailleurs itinérants et ceux qui ne connaissent pas le milieu pensent que c’est parce que nous sommes incompétents… Et bien non, on ne change pas d’école par choix, mais bien parce qu’il n’y a pas de postes disponibles, mais des contrats qui ne durent qu’une année scolaire, parfois moins. Pas super pour planifier les biberons, l’achat d’une maison, la construction d’un cabanon, son petit carré de gazon…

C’est peut-être parce que quand j’ai assisté à mon premier bassin pour décrocher un contrat, je me suis sentie catapultée dans un pays communiste; j’ai eu envie de rire en nous regardant tous assis sur nos petites chaises de métal droites dans un local mal chauffé, et ce, pendant plusieurs heures en attendant patiemment que l’on daigne nommer notre nom afin que nous puissions “choisir” notre contrat. J’exagère à peine, mais l’heure est au pathos que voulez-vous !  À 23 ans, ce simple fait a introduit l’idée de quitter la profession dans ma petite tête de désillusionnée…

 Mais comme beaucoup de mes collègues, j’ai décidé de rester, car je ne vois pas faire autre chose que de contribuer à l’épanouissement de nos enfants et nos adolescents. Ils passeront 12 ans dans nos écoles avant de se retrouver au cegep, puis à l’université pour ceux qui désirent le faire. 12 ans où quotidiennement, nous les accueillons dans nos classes pour qu’ils apprennent les maths, le français, les sciences, mais surtout la vie. C’est la période où tout se joue, il ne faudrait pas l’oublier. Je peux donc vivre avec un salaire ordinaire, si je puis me permettre. Je peux aussi vivre avec l’absence de 5 à 7 dans les endroits branchés, avec l’incertitude lié à mon poste, le manque de ressources matérielles dans nos écoles et ainsi de suite. Parce que ceux qui sont là pour les bonnes raisons ont l’âme missionnaire. Parce qu’ils sont créatifs et planifient leurs journées au quart de tour pour que l’équilibre précaire d’une salle de classe soit maintenu et, qu’au bout de la ligne, il y ait apprentissage.

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Enseigner, c’est préparer un spectacle de tous les jours pour des gens qui n’ont pas payé pour venir te voir. En espérant qu’ils accrocheront ! Il suffit de peu pour ruiner notre one-man-show. Un élève qui se la joue touriste et qui n’ a rien apporté en classe (pas même un crayon !), une plaisanterie qui tourne mal entre 2 ados plein d’hormones, une feuille de planification égarée, quelqu’un qui frappe à la porte, un simple message à l’intercom… et le fil est rompu. Le contact avec notre précieux public est brisé. Pourtant, on doit continuer. Avec le sourire. Avec le coeur grand ouvert.

Cher gouvernement, ne venez donc pas bousiller notre performance si difficilement gagnée avec vos propositions d’amateur. Ne venez pas détruire cet équilibre que nous tentons de maintenir à bout de bras. Quand vous serez sérieux, nous serons là pour vous écouter, parce que nous n’attendons que cela.

Et si nous avons si honte, c’est peut-être parce que vous-même, vous êtes incapable de nous prendre au sérieux. Et je crois fermement qu’à force de continuer ainsi,  la profession n’attirera que du “cheap” et de moins en  moins de “labor”, car qui donc voudra plonger dans la fosse aux lions si ce n’est des personnes mal intentionnées qui, diplôme en main, iront dans nos écoles pour y faire le minimum  une fois leur porte de classe fermée… car l’âme missionnaire a ses limites.

Pascale Clavel

Pascale est la maman de « Princesse-Petit-Chat» (4 ans) et de "Bébé-P'tit-Loup-d'Amour". Avant d'être leur maman, elle était enseignante de français et de littérature, mais elle a aussi eu de précieux moments avec les plus petits, à l'école primaire. Les mots et elle, c'est une grande histoire d'amour qui a officiellement pris son envol sur les bancs de l'Université de Montréal, en création littéraire...

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Une réflexion sur “Et si on jasait encore…

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