Mes excuses

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J’ai longtemps réfléchi avant de terminer ce billet sur l’intimidation. Parce qu’à force d’en entendre parler dans les médias, on devient, disons, saturés ? Mais  je n’arrive pas vraiment à étamper “Affaire classée” sur le dossier et à passer à autre chose. Contrairement au psychologue de la vidéo à la fin de l’article, je ne suis pas encore arrivée à croire que l’école est un milieu totalement sécuritaire. Je ne dis pas que c’est la réalité et je n’ai pas la prétention de lancer une nouvelle controverse sur le sujet… Je suis simplement une mère. Une mère inquiète. Comment pourrait-il en être autrement ? 

Toutefois, je me rends compte qu’aujourd’hui, une nuance importante est apportée dans tout ce que j’ai lu ou entendu sur le sujet: les témoins de ces événements ont maintenant un rôle actif.  S’ils craignent pour leur propre sécurité, on leur propose de s’en aller, mais d’en parler à quelqu’un; le fait de déguerpir ferait d’eux de véritables éteignoirs et rendrait le “power trip” de l’agresseur beaucoup moins satisfaisant…

À défaut d’avoir eu la force de dénoncer dans le passé, j’ai décidé de faire mes excuses à tous ceux et celles que j’ai vu se faire écraser l’être à coups de poing, de mots qui grafignent et d’assauts à l’âme répétés. On ne peut refaire le passé, mais on peut prendre soin de ce qui a été abîmé…

J’avais 7 ans : Petit garçon aux cheveux roux de mon école primaire, je m’excuse. Quand je t’ai vu sortir à l’heure du dîner. Tu te sauvais. Tu pleurais parce qu’un groupe de plus vieux n’arrêtait pas de te suivre en te criant des noms et en t’humiliant de toutes les façons possibles. Je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient, mais à voir ton visage en larmes, tes traits défaits, la douleur qui secouait ta poitrine, ta fuite vers un ailleurs qui était tout sauf ici, je savais ce qu’ils venaient de faire. Ils étaient en train de te voler ta dignité et mon coeur fragile d’enfant a tout encaissé sans rien dire. Je suis allée dîner à la maison, les idées en tempête. J’ai raconté ce que j’avais vu à mes parents, puis je me suis mise à pleurer sans pouvoir m’arrêter au-dessus de mon bol de spaghettis. Mes sanglots déformaient mes mots pendant que continuait de sortir la souffrance que j’avais vue à-travers toi. Mes parents étaient figés devant la violence de ma réaction. Ton nom m’échappe aujourd’hui, mais je me souviens de tous les détails. Les grandes portes battantes rouges qui se sont ouvertes avec fracas quand tu es sorti en trombe de l’école, l’acharnement des autres à te ramener vers eux pour mieux te malmener, l’espoir qu’ils lâchent prise, enfin… Aujourd’hui, j’ai 34 ans et cette scène m’habite encore. J’espère que cela te consolera un peu de savoir qu’une petite fille a pleuré pour toi et que pendant ce court moment, tu n’étais pas seul.

J’avais 8 ans, peut-être 9 : Cher membre de ma famille dont je tairai le nom, je m’excuse. Je m’excuse de n’avoir rien dit alors que nous marchions dans la rue vers chez moi. Deux filles et un garçon plus vieux qui se disaient tes amis n’arrêtaient pas de t’insulter. Ils se moquaient de toi alors qu’on marchait en silence dans la neige de janvier. Ce n’était pas la première fois. Ils étaient à quelques centimètres de ton visage pendant qu’ils se livraient à ce manège des plus mesquins, de sorte que si tu avançais plus vite, ils te rattrapaient, ils te talonnaient pour t’emprisonner de leur présence malfaisante. C’était sans issue. Dans un excès de rage parce qu’ils s’attaquaient à ma famille, à une partie de moi, j’ai pris une poignée de neige dans ma petite mitaine verte et je leur ai lancée de toutes mes forces. En vain, car la neige s’est dispersée dans un coup de vent froid. Elle sest éparpillée en cristaux brillants sous le soleil, comme pour me narguer. Ils ont ri de moi et de ma stupide tentative d’enfant trop jeune. Une fois à la maison, j’aurais dû le dire à mes parents même si tu m’avais fait promettre de ne pas le faire…

J’avais 13 ans : Tu étais belle et sensible. Tu étais mulâtre, mais cela n’était qu’une excuse de plus pour alimenter la méchanceté qu’on t’injectait tous les jours dans l’autobus. On disait que ta mère était une danseuse (nue), que tes beaux cheveux crépus, c’était des poils de pubis… Ils s’amusaient à tirer dessus comme s’il s’agissait d’une vulgaire perruque de poupée et ils te lançaient tout ce qui pouvait leur tomber sous la main, déchets compris. Combien de fois j’ai eu envie de me lever et de leur hurler d’arrêter, mais j’avais trop peur qu’on m’inflige la même torture qu’à toi… Et le chauffeur qui ne voyait rien… Plus tard, quand j’ai eu 18 ans, je t’ai vue marcher dans la ville avec ta poussette et ton bébé. J’espère que cette maternité prématurée a su panser tes plaies et que la première fois que ton enfant a dit “maman”, tu as enfin su que tu en valais la peine.  Je m’excuse.

J’avais 29 ans : Chère élève de 3e secondaire, je m’excuse. Je m’excuse, parce que tu as essayé de me dire que tu vivais un enfer et je ne t’ai pas entendue. Tu as écrit une pièce en art dramatique dans laquelle une fille comme les autres était devenue la souffre-douleur de ses amies. Leur sport préféré, c’était de l’humilier jusqu’à ce qu’elle pleure. C’était une bonne pièce. Moi qui connaissais le sujet, je voyais bien que tous les éléments y étaient. Je t’ai donnée une bonne note. Puis, j’ai quitté le collège. L’automne suivant, lors d’un souper entre amis, des anciennes collègues m’ont dit que tu avais changé d’école. Tes « amies » avait eu la brillante idée de repousser les limites de l’indécence durant l’été via facebook. J’ai réalisé que la pièce, ton personnage, tout, c’était un appel à l’aide, mais il était trop tard…

Steve, mon nouvel ami d’un soir, m’a dit qu’il croyait que l’intimidation, il y en aurait toujours, mais qu’il fallait surtout éviter les suicides. Je refuse de me ranger derrière ce constat. Oui pour éviter les suicides, mais non pour l’intimidation. Je refuse que ça fasse partie du décor à l’adolescence, comme les règles, les bras trop longs ou l’acné. Je refuse que ce soit « l’école de la vie » où on apprend à s’endurcir, à se forger un caractère comme certains le pensent malheureusement encore. Je refuse que mon papillon doux se fasse brûler le bout des ailes au primaire. Je refuse que ma petite Amélie Poulain parte en mission kamikaze au secondaire. Heureusement, ce ne sont plus les années 80. Le tabou est désormais brisé, mais je me ferai quand même un devoir de m’informer sur le plan d’intervention prévu à cet effet à l’école que fréquentera ma puce. Et on veut du concret s’il-vous-plaît !

En attendant que ce jour arrive (et en plus de m’impliquer dans la cause) je vais faire la Zimbo-danse avec ma fille en regardant le DVD d’Arthur l’Aventurier. Parce que ça aussi c’est important. Je vous laisse avec une chanson de Gaetan Roussel. Elle me rebranche avec mon humanité après avoir brassé de la poussière. Et j’irai voir le nouveau film de Cendrillon, car “Where there is kindness, there is goodness and where there is goodness, there is magic…” On est intense ou on ne l’est pas. Faut s’assumer.

Voici le site à consulter :

http://www.accroc.qc.ca/wordpress/intimidation-parent-quoi-faire/

Photo by Johan Larkander

Pascale Clavel

Pascale est la maman de « Princesse-Petit-Chat» (4 ans) et de "Bébé-P'tit-Loup-d'Amour". Avant d'être leur maman, elle était enseignante de français et de littérature, mais elle a aussi eu de précieux moments avec les plus petits, à l'école primaire. Les mots et elle, c'est une grande histoire d'amour qui a officiellement pris son envol sur les bancs de l'Université de Montréal, en création littéraire...

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2 réflexions sur “Mes excuses

    • maman dit :

      En effet. C’est triste comme billet. Je ne pense pas que les intimidateurs pensent à ça, les traces que peuvent laisser leurs gestes, non seulement chez les victimes, mais aussi chez ceux qui regardent. Ces personnes ont perdu mon respect et je n’étais qu’une enfant.

Les commentaires sont fermés.