Flo

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C’est moi, Florence, la maman de Mia, mais tout le monde m’appelle Flo. Parfois, j’ai l’impression que ça ne colle plus tellement bien à moi, Flo, que tout le monde devrait passer à Florence; à 39 ans, il me semble que ça fait trop corridor d’école secondaire pour cette version de mon visage un peu moins lisse que le temps est en train de dessiner. Il n’y a que ma tignasse foncée et toute en boucles qui semble rester la même; je la déploie tel un étendard du temps passé, une célébration de l’essence de moi-même.

Je sais que tout le monde souhaite conserver son identité dans une espèce d’enveloppe bien cachetée pour mieux la préserver. Tous, ils aimeraient ne jamais changer, ne jamais vieillir. Une silhouette immuable, un visage figé dans le temps, une peau sans histoire…

La vérité, c’est que j’ai perdu Flo depuis longtemps. Il ne reste que quelques parcelles de son insouciance, de sa légèreté de fille naïve et désinvolte. Même pas peur, même pas peur, que Flo clamait sans cesse. Et cette incantation résonnait dans sa tête de guerrière, dans toutes les fibres de son corps décidé, acharné.

La vérité, c’est que j’ai maintenant peur de tout, pour rien. À la surface, rien n’y paraît. Je dois montrer à Mia qu’une femme ne doit pas trembler comme une feuille quand le vent tourne.  Je dois garder  Flo bien vivante pour ne pas laisser grandir Mia avec ce doute qui vous scie les jambes quand on devient conscient de tout, quand on a accumulé assez d’expériences qui grafignent pour nous montrer que la prudence, c’est aussi une façon d’avancer sans se faire broyer trop de rêves. Alors je me dis, allez Flo, souviens-toi : même pas peur, même pas peur!

La vérité, c’est que, derrière mes allures de fonceuse, se terrait un brin de femme fragile, parce que trop sensible. Les émotions des autres m’ont toujours transpercée; j’étais le réceptacle du moindre petit bout de peine, des premiers grondements de colère, avant même qu’ils n’apparaissent. Mais j’étais aussi ouverte aux éclats de joie, au rayonnement du bonheur doux qui prend naissance dans la commissure des lèvres, dans l’éclat de l’œil… À cause de ça, j’ai toujours été une bonne sœur, une bonne amie, une bonne amoureuse, mais jamais vraiment une bonne “moi”. Je me rends compte que je ne serai jamais plus de celles qui avancent tête première pour décrocher la gloire, pour mousser leurs atouts, pour prendre toute la place.

Tout le monde croyait que je ferais rouler l’agence de pub de Victor Sanchez, mon père. Que je brûlerais ma vie à brasser des projets, à terrasser la concurrence, à générer des profits. Alors quand j’ai tout laissé tomber, que j’ai choisi l’enseignement, au primaire de surcroît, on ne l’a d’abord pas cru. Ben voyons, Flo, avec ton talent, ta drive, tu veux vraiment aller t’enfermer dans une classe qui sent l’humidité en passant ta journée à attacher des lacets et à moucher des nez qui coulent? C’est une lubie passagère, ressaisis-toi!

Et pourquoi pas? La vérité, c’est que les enfants étaient les seuls individus avec lesquels j’envisageais maintenant passer une journée entière sans avoir à craindre la bêtise humaine (la mienne y compris). Ils étaient encore à l’abri des codes sociaux, de la compétitivité maladive, des coups bas pour se tailler une place en écrasant les autres, des mots qui blessent.

Vous allez me dire qu’il n’y a pas que des salauds, dans la vie. Bien sûr, mais il y a beaucoup de gens blessés ou pire, qui sont prêts à vendre leur mère pour s’élever au dessus de la mêlée, pour briller ne serait-ce qu’un infime instant, le temps d’une heure de gloire. Et je n’avais plus envie de jouer le jeu.

Mia n’était encore qu’une petite boule de bébé au ventre doux et chaud. J’avais à peine eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait, je n’étais même pas encore une mère à part entière. Mes pieds avaient à peine quitté leurs talons hauts que mon corps pas tout à fait réparé devait à nouveau s’enfermer dans des tailleurs trop serrés…

J’ai repris ma place comme jamais : c’était la seule que je connaissais. Je me suis remise à défoncer des portes, à taper du poing sur la table en faisant voler des papiers quand le projet n’était pas prêt à temps, quand je croyais voir ne serait-ce qu’une ombre de déception dans le regard du client. On va les perdre, que je me disais. Et je redoublais de fougue, je malmenais l’équipe de mon acharnement pour faire sortir de leurs tripes l’idée révolutionnaire, le concept qui allait tuer. Nous ne retournerions chez nous que lorsque la marchandise serait livrée, complètement crevés.

Mon bébé se retrouvait avec une coquille vide en guise de mère. Des bras fatigués pour la prendre et un regard absent pour accompagner ses premiers instants sur cette terre. Et c’était sans parler d’Evan…

Puis, un matin, aux aurores, je m’étais penchée vers le miroir de la salle de bain, alors que tout le monde dormait encore. J’avais sorti les pinceaux, ouvert ma palette d’ombre à paupières, déposé le bâton de rouge à lèvres sur la vanité d’un blanc immaculé. Toujours au même endroit. Je m’étais  composé un visage, celui d’une autre. C’est à ce moment précis que le vertige m’avait pris à la gorge. Menteuse, menteuse, qu’une voix avait hurlé dans ma tête! Tu n’es qu’usurpation, une femme inventée de toute pièce que tu peines toi-même à reconnaître, à regarder en face.

Je m’étais débarbouillé le visage, j’avais enfilé mes pantalons de sport, un gilet d’allaitement violet encore neuf et j’étais allée rejoindre Mia dans sa chambre d’un crème désolant et sans vie. J’avais pris mon bébé contre mon cœur, appelé la nounou pour lui dire de rester chez elle et j’avais conduit jusqu’au bureau pour affronter Victor Sanchez, pour lui dire que tout était fini.

Je suis fatiguée, que j’avais simplement dit, dès que mon regard avait croisé le sien. Il fallait le faire tout de suite, maintenant. Ne pas se dérober, ne pas faillir. Son silence avait empli la pièce, telle une déflagration.

Et son mutisme dure maintenant depuis 9 ans.

Pour lire le premier billet de la série Maman et moi, c’est ici…

Maman et moi vous reviendra tout de suite après le congé des fêtes. Au plaisir de vous accueillir à nouveau dans le monde de Mia…

 

Pascale Clavel

Détentrice d'un B.A.C.C. en enseignement et d'une maîtrise en littérature française, Pascale Clavel, une fois devenue la maman de Chacha (5 ans) et Loulou (1 an), a fondé ce blogue afin de concilier ses deux plus grandes passions : célébrer le monde de l'enfance à travers les mots...

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2 réflexions sur “Flo

  1. DC dit :

    Que c’est beau et émouvant Pascale, merci ! C’est l’avantage de vieillir … ça nous ramène à l’essentiel de nous-même : Qui est la plus petite poupée russe enfouie sous toutes les autres poupées, celle qui est mon essence même et qui ne vieillira jamais ? On est souvent étiqueté par la poupée russe du dessus, celle que les autres voient ou qu’on présente volontairement dans ses beaux atours. Une p’tite carapace, c’est bien, mais plusieurs … c’est trop ou trop peu. Bonne année 2017 !

Les commentaires sont fermés.